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Le multitâche, cette douce illusion

Tout comme moi, vous accomplissez probablement vos tâches quotidiennes au rythme effréné des notifications de votre téléphone et de votre ordinateur. Et si vous croyez être capables de démultiplier votre attention pour répondre à ces stimulations multiples, la science risque fort de vous détromper. En réalité, vous passez très rapidement d’une activité à l’autre, en alternance, et perdez au passage une grande partie de votre efficacité. D’après une étude menée par le Bryan College, le manque de productivité résultant du multitâche aurait un coût d’environ 450 milliards de dollars aux Etats-unis. C’est donc loin d’être un sujet mineur. 

Selon Winifred Gallagher, auteur de Rapt, Attention and the Focused Life, l’attention est une ressource limitée. Nous pouvons traiter 110 bits d’information par seconde et 173 milliards de bits au cours de notre vie toute entière. À une époque où notre capacité à nous concentrer diminue de manière inquiétante, découvrez avec moi quelles sont les conséquences pour le cerveau d’une telle surcharge d’informations.

Le multitâche, une impossibilité révélée par la science

L’alternance des tâches

Au cours des vingt dernières années, David Meyer psychologue et chercheur en sciences cognitives de l’université du Michigan, a prouvé à maintes reprises que le multitâche est un mythe. Vous pensez faire plusieurs choses à la fois, mais en réalité, vous passez presque toujours d’une tâche à l’autre, en perdant un peu d’efficacité à chaque changement d’activité. 

Une seule tâche par canal

Selon lui, cela s’explique par le fait que le cerveau traite différents types d’informations sur des canaux distincts – un canal linguistique, un canal visuel, un canal auditif, etc. Ces derniers ne peuvent traiter qu’un seul flux d’information à la fois. Si vous surchargez l’un d’entre eux, le cerveau devient inefficace et sujet à l’erreur.

Regarder le pare-brise et lire l’écran d’un téléphone sont deux tâches visuelles et sont donc incompatibles. En revanche, il est possible d’effectuer des tâches ménagères en écoutant de la musique, car vous utilisez deux canaux différents. Parler avec un téléphone mains libres est extrêmement dangereux, explique David Meyer. Si la personne à l’autre bout du fil décrit une scène qui fait appel à votre sens visuel, la conversation peut occuper ce même canal suffisamment pour nuire à votre capacité de voir la route.

Une efficacité toute relative

Dans le cadre d’expériences publiées en 2001, le docteur Joshua Rubinstein de l’Administration fédérale de l’aviation, et ses associés, le docteur Jeffrey Evans, et le docteur David Meyer, ont mené quatre expériences au cours desquelles de jeunes adultes passaient d’une tâche à une autre, comme la résolution de problèmes mathématiques ou la classification d’objets géométriques.  Le docteur Meyer a déclaré que les brefs blocages mentaux créés par le passage d’une tâche à l’autre peuvent coûter jusqu’à 40  % du temps productif d’une personne.

Gloria Mark est professeure au Département informatique de l’université de Californie à Irvine. Dans le cadre de ses recherches, des observateurs ont été envoyés pour observer pendant trois jours et demi des employés de plusieurs sociétés technologiques et financières. Les chercheurs ont enregistré les activités de chaque travailleur et ont chronométré chaque tâche à la seconde près. En 2004, chaque employé changeait d’activité en moyenne toutes les trois minutes et cinq secondes. Mais le déficit d’attention évolue très rapidement. « La statistique la plus récente dont nous disposons remonte à 2016, où l’attention moyenne des gens sur leur ordinateur ou n’importe quel écran, était d’environ 40 secondes », explique Gloria Mark sur le podcast Undivided Attention. 

Le gorille invisible

Faisons ensemble une petite expérience. Ce test a été mis au point en 1999 par Christopher Chabris et Daniel Simons, deux chercheurs en psychologie cognitive de l’université de Harvard. Pour faire le test, suivez attentivement les instructions à l’écran. Et évitez de lire la suite si vous souhaitez obtenir des résultats concluants.

Deux équipes de basket échangent des passes : l’équipe portant des t-shirts noirs et l’équipe portant des t-shirts blancs. Vous devez compter les passes de l’équipe blanche et y mettre toute votre concentration. Il est fort probable que, ce faisant, vous ne voyiez pas le gorille qui fait irruption pendant quelques secondes au milieu des joueurs. L’étude de 1999 a montré que 50 % des participants ne l’avaient absolument pas vu passer. Elle est connue sous le nom de The Invisible Gorilla (Le gorille invisible).

En 1995, un officier de police, Kenneth Conley, avait été suspendu et accusé de faux témoignage car il affirmait ne pas avoir vu une agression violente survenue lors d’une course-poursuite avec un suspect, au coin de la rue où il se trouvait. En 2011, Chabris et Simons ont pu démontrer que le policier n’avait probablement pas vu l’agression car il était concentré sur une autre tâche. Et c’est ainsi que Conley fut réintégré dans ses fonctions.

L’attention continue partielle

Linda Stone, qui a passé 10 ans chez Apple, a été vice-présidente de Microsoft et est aujourd’hui auteure et consultante, notamment pour le MIT Media Lab, a étudié ce qu’elle appelle « l’attention partielle continue ». Chaque interruption, lorsque nous sommes concentrés, nous coûte environ 25 minutes de productivité et nous passons un tiers de nos journées à essayer de les récupérer.

Elle désigne par ces trois mots, « attention partielle continue », le fait de dispenser son attention partielle, partout, en permanence, dans le désir d’être au cœur des choses, de peur de manquer quoi que ce soit. C’est le FOMO bien connu des Américains (Fear of missing out, la peur de rater quelque chose). Nous voulons être connectés et nous scannons notre environnement et nos écrans pour trouver les meilleures opportunités, activités et contacts, et ce, à tout moment. Être occupé est valorisé, c’est être connecté, être vivant et avoir de l’importance. Par conséquent, nous sommes peu concentrés sur notre tâche principale à l’affût d’une meilleure opportunité.

Ce phénomène nous conduit à être en hypervigilance, infligeant à notre corps un état d’alerte et de crise tout au long de nos journées. Nous demandons à nos cerveaux de fournir de plus en plus d’efforts, comme si, avec des bandes passantes de plus en plus puissantes sur le réseau, nos cerveaux pouvaient suivre ce rythme effréné. Le résultat est que nous sommes hyper stimulés, fatigués et insatisfaits.

Les interruptions constantes

Les interruptions auto-infligées

Gloria Mark et son équipe ont également constaté que la moitié des interruptions était auto-infligée. Travailler sur une tâche et changer d’onglet pour consulter Facebook, par exemple, est une interruption auto-infligée. 

« Je pense que lorsque les gens changent de contexte toutes les 10 minutes et demie, ils ne peuvent pas réfléchir profondément. Elle précise Il n’y a pas moyen que les gens puissent atteindre le flow. [Ils] doivent se réorienter de manière cognitive, et c’est une charge cognitive supplémentaire parce que vous devez vous rappeler, par exemple, où vous en étiez si vous travaillez sur un document. Quelle était votre pensée avant d’être interrompu. » Gloria Mark, The podcast of undivided attention (Le podcast de l’attention totale).

La poursuite de la récompense la recherche de dopamine

En 1952, une étude est réalisée par des neurobiologistes canadiens James Olds et Peter Milner sur des rats en laboratoire. Ces derniers avaient la possibilité de stimuler certains groupes de neurones en appuyant sur une pédale. Pour certaines implantations, les rats appuyaient sur la pédale plusieurs milliers de fois par heure, oubliant de boire, de manger et dédaignant la ratte en chaleur introduite dans leur cage. Ils ressentaient manifestement un plaisir des plus intenses, oubliant tous les autres. Seul l’épuisement les arrêtait… Or le dispositif stimulait des neurones qui libéraient de la dopamine

Sean Parker, ancien président de Facebook, décrit le procédé mis en œuvre par les créateurs de Facebook, un système de « boucle de rétroaction de validation sociale », envoyant des shots de dopamine directement au cerveau. Il admet que « Non, le réseau social n’a pas été inventé pour aider les gens à mieux communiquer, mais, selon lui, pour consommer autant d’attention que possible de nos cerveaux en utilisant la “vulnérabilité” de la psychologie humaine ». (L’ADN, juin 2018)

Dopamine Labs, devenue Boundless Mind, start-up fondée par un neuropsychologue et un neuro-économiste, se charge de rendre addictives les applications de leurs clients grâce aux neurosciences et à l’intelligence artificielle. La start-up est largement décriée pour ses activités. « Tous les cerveaux fonctionnent de la même manière. Nous utilisons une intelligence artificielle pour déterminer les étapes qui vont vous motiver à avancer et à vous donner le plus de satisfaction », explique le docteur Combs, qui a rencontré son acolyte Ramsay Brown lors de leurs années à l’université de Californie.

Pour avoir plus d’informations sur l’hormone du bonheur, vous pouvez visionner la mini-série Dopamine, conçue et diffusée par Arte, qui explique les mécanismes responsables de l’addiction dans nos applications et réseaux sociaux préférés.

Les interruptions infligées par l’environnement

Le travail en open-space nous force à être constamment multitâche. Même avec un casque à réduction de bruit, chacun est contraint à changer d’objet d’attention en permanence. Il est de bon ton de saisir toutes les occasions de collaborer, d’avoir l’esprit d’équipe, de faire un bon mot… S’isoler, se concentrer vraiment sur une tâche est presque impossible… et pas forcément bien vu.

Subir le bruit, le regard des autres en permanence, être régulièrement interrompu a un coût. En effet, il semblerait que les économies générées par l’installation de bureaux en open space soient totalement annihilées par les pertes économiques qui en résultent : environ 60 % de baisse de productivité, et c’est sans compter les arrêts maladie, le fort taux d’absentéisme et le turn-over incessant.

Il est à noter que dans ce type d’espaces de travail, les employés les plus extravertis donneront le ton, partageant leur pensée, leur humeur facétieuse et leurs nombreuses anecdotes, tandis que pour les personnes de nature plutôt introvertie, ce type d’environnement s’apparente à un véritable cauchemar.

Remède à l’errance

La volonté personnelle/le libre-arbitre

Winifred Gallagher, journaliste scientifique, auteur de Rapt, Attention and the Focused Life, un livre sur le pouvoir de l’attention insiste sur notre propre responsabilité : « Une fois que vous avez compris comment fonctionne l’attention et comment vous pouvez en faire le meilleur usage possible, dit-elle, si vous continuez à sauter en l’air chaque fois que votre téléphone sonne ou à bondir sur ces boutons chaque fois que vous recevez un message instantané, ce n’est pas la faute de la machine. C’est de votre faute ». Se concentrer, c’est faire un choix délibéré. Elle confirme qu’il est impossible d’apprendre quelque chose à quoi on ne donne pas son attention. Elle conseille de travailler 90 minutes de manière concentrée en déconnectant tous ses appareils, puis de faire autre chose. 

L’attention s’enseigne

Jean-Philippe Lachaux est chercheur en neurosciences cognitives et directeur de recherche Dynamique cérébrale et cognition à l’INSERM de Lyon. Il a mis en place un programme de découverte et d’apprentissage de l’attention en milieu scolaire, le programme Atol. Ce programme financé par l’Agence nationale de la Recherche est suivi par 1.000 enfants à l’heure actuelle. Jean-Philippe Lachaux fournit des outils aux enseignants, ainsi qu’une bande dessinée Les petites bulles de l’attention, parue aux éditions Odile Jacob qui a été distribuée en librairie, à plus de 100.000 exemplaires. Son but est de toucher le plus grand nombre d’enfants possibles, leur apprenant l’attention et la concentration, bien avant leur exposition aux technologies de l’information. Une gymnastique reposant sur la perception, l’intention et la manière d’agir (PIM). (Lorsque vous avez un objectif, vous vous concentrez sur une perception, vous avez une intention de réaliser une action, et enfin vous mettez en place une manière d’agir). Il s’agit de garder en tête son objectif afin de ramener constamment son attention à sa volonté de le réaliser. 

La recherche du flow

Qui n’a jamais oublié totalement son environnement, la faim, la soif, toute notion de temps, pris par une tâche qui l’absorbe et le passionne totalement ? Selon les travaux de Mihály Csikszentmihalyi, psychologue hongrois et inventeur de ce concept devenu célèbre, « Le flow est l’état dans lequel sont plongées les personnes qui sont absorbées par une activité qui seule semble importer, et qui ignorent totalement leur environnement en appréciant la tâche à accomplir et tout en éprouvant du plaisir en la faisant ». Cet état que connaissent les artistes en pleine création, les inventeurs, les grands penseurs est indispensable à toute grande réalisation. Voulons-nous d’un monde où les plus grands intellectuels et scientifiques verraient leur potentiel amputé par des notifications et interruptions intempestives ? Selon Mihály Csikszentmihalyi, cette expérience d’immersion totale dans ce que nous faisons « entraîne des conséquences très importantes : meilleure performance, créativité, développement des capacités, estime de soi et réduction du stress. Bref, elle contribue à la croissance personnelle, apporte un grand enchantement et améliore la qualité de la vie. » 

La méditation

Pour Winifred Gallagher, la méditation serait la clé qui permettrait de reprendre le contrôle de sa vie en apprenant à diriger son attention, à en être le maître et non l’esclave. De nombreuses études scientifiques sont menées à l’heure actuelle sur le sujet et s’il est encore difficile de se prononcer, il semblerait que de courtes séances quotidiennes de méditation de pleine conscience permettent rapidement à des individus qui n’avaient jamais médité de diriger leur attention de manière plus efficace et aussi d’avoir des émotions plus positives. Ces pratiques favorisent également la mémoire et la créativité.

Selon, le Dr Josipovic, qui étudie les cerveaux de moines bouddhistes en les faisant méditer dans une machine à IRM depuis 2008, « Une chose que la méditation fait pour ceux qui la pratiquent beaucoup est d’améliorer la capacité d’attention. » Il ajoute que ces compétences permettent de mener une vie plus sereine et heureuse.

La pensée profonde 

Chez Intel, des membres du département Logiciels et services ont constaté qu’ils n’avaient jamais assez de temps pour penser de manière profonde et créative à des tâches ou à des problèmes à résoudre. Ils ont donc instauré quatre heures mensuelles de « Think time » (Temps pour penser) visibles sur un calendrier partagé au sein des équipes. Les employés ne sont pas tenus de répondre à leurs emails non-urgents ou au téléphone durant ces créneaux dédiés à la pensée. Le programme a connu un immense succès dès le départ, un employé ayant même développé un nouveau brevet peu de temps après avoir commencé à appliquer cette méthode, selon un rapport du Wall Street Journal.

De nombreuses études ont montré à quel point il était nocif de disperser son attention entre plusieurs tâches et de la laisser papillonner. Gloria Mark a observé comme conséquences des interruptions causées par les emails « une augmentation du stress, une humeur maussade et une baisse de la productivité ». Une étude de l’université de Londres a même prouvé que les interruptions et l’alternance des tâches affectaient le QI. Les participants qui tentaient de travailler de manière multitâche ont expérimenté une baisse de QI similaire à celle de personnes qui n’ont pas dormi de la nuit. Certains participants mâles ont vu leurs QI perdre 15 points et se retrouver avec un quotient intellectuel équivalent à celui d’un enfant de 8 ans. Sachez que si vous essayez de faire plusieurs activités en même temps, par exemple, lire un blog sur votre téléphone et écouter votre supérieur hiérarchique en réunion, vous ne garderez en mémoire que très peu d’informations de ces deux différentes sources. Gloria Mark et Stephen Voida de l’université de Californie encouragent les dirigeants et leurs équipes à programmer des créneaux horaires fixes pour relever ses emails et de couper ses notifications le reste du temps. Ils suggèrent également d’utiliser le téléphone et les rendez-vous en face à face autant que possible.

Bien avant l’ère d’Internet, le légendaire consultant en management et auteur, Peter Drucker, nous mettait en garde contre cette pratique dans son livre The Effective Executive de 1967. « Il y a eu Mozart, bien sûr, a écrit Drucker. Il pouvait, semble-t-il, travailler sur plusieurs compositions en même temps, toutes des chefs-d’œuvre. Mais il est la seule exception connue. Les autres compositeurs prolifiques de premier plan – Bach, par exemple, Haendel, ou Haydn, ou Verdi – ont composé une œuvre à la fois. Ils n’ont commencé la suivante qu’après avoir terminé la précédente, ou après avoir cessé de la travailler provisoirement et l’avoir rangée dans un tiroir. Les cadres en entreprise peuvent difficilement se considérer comme des “Mozart” ». 

A l’aide des données de plus en plus précises qui nous sont offertes par la science, il apparaît que la pression constante exercée sur nos cerveaux au quotidien est extrêmement nocive. Tout comme nous préservons nos corps de la junk food, il est temps de mener une réflexion sur les informations et contenus que nous laissons « entrer » dans nos vies, ainsi que sur nos comportements addictifs. Couper les notifications, s’éloigner des écrans le week-end et en soirée, renouer avec les livres et la nature, avec les personnes autour de nous, se ménager des vrais moments de concentration profonde lorsque l’on travaille sur un projet… à chacun de trouver sa propre hygiène personnelle. Il est largement possible de dire non, de s’isoler, de choisir consciemment ce sur quoi vous vous concentrez. Et, par respect pour vous-même, pour la tâche que vous souhaitez effectuer, pour la personne avec qui vous parlez, de lui dédier pleinement et consciemment votre attention. Vous connaissez à présent les effets dévastateurs produits par sa dispersion. Il ne tient qu’à vous, dès maintenant, de devenir son maître et non plus son esclave, pour votre bien-être, votre efficacité, votre santé, votre bonheur et celui de vos proches.

L’intelligence relationnelle au service du lien social distancié

Au cours de cette année 2020, où nous sommes contraints de garder constamment nos distances, où l’autre, masqué, est identifié comme un vecteur possible du virus, où toutes les occasions de se retrouver portent une ombre pour le moins menaçante, il est grand temps de se pencher sur ce qui fait le lien dans nos espaces privés et nos vies professionnelles. Comment le préserver au mieux, l’enrichir et le fortifier ? Revoyons ensemble, en les passant au prisme de notre situation actuelle, les bases de l’intelligence relationnelle et ses nombreux outils.

Comme l’explique la psychologue clinicienne Johanna Rozenblum : « Une période d’isolement comme nous l’avons vécue et comme nous allons vivre une seconde fois a des effets délétères sur notre psychisme et sur notre moral, […] Des contacts sociaux limités, voire absents lorsqu’on est seul chez soi, entraînent des conséquences somatiques et psychologiques bien réelles : repli sur soi, humeur dépressive, anxiété généralisée, ruminations, réactions d’hostilité ». Alors comment maintenir son bien-être et ses performances dans ces conditions ? Force est de le constater, les différentes mesures mises en place pour lutter contre l’épidémie nous ont contraints à nous couper partiellement d’autrui. Le port du masque, en nous privant d’une grande partie du langage non-verbal, des sourires et autres feedbacks, rend la communication bien plus difficile. 

Selon la découverte d’Albert Mehrabian, psychologue et professeur de psychologie, en 1967, 7 % de la communication est verbale, 38 % de la communication est vocale, 55 % de la communication est visuelle. Elle est donc fortement entravée par les masques qui recouvrent les trois quarts de nos visages, enfants compris. De plus, cet appendice nous rappelle à chaque instant à quel point l’autre peut être vecteur de danger, de maladie, de mort. C’est une véritable perte d’insouciance qui se produit aujourd’hui dans les relations. Sans compter que le confinement a considérablement éloigné les groupes sociaux autres que le cercle familial.

Le lien social confiné

Selon Serge Paugam, directeur d’études à l’école des Hautes Etudes en sciences sociales et directeur de recherches au CNRS, « les sociologues savent que la vie en société place tout être humain dès sa naissance dans une relation d’interdépendance avec les autres […] non seulement pour assurer sa protection face aux aléas de la vie, mais aussi pour satisfaire son besoin vital de reconnaissance, source de son identité et de son existence en tant qu’homme. » C’est donc un de nos besoins vitaux qui est dangereusement mis à mal au cours de cette crise sanitaire sans précédent. Un grand nombre d’entreprises se sont empressées de mettre en place des mesures afin d’adoucir un peu les conséquences de ces bouleversements.

Le comité exécutif de Loxam a mis en place la règle suivante : « une règle simple : chaque jour, chaque personne (…) doit être en contact direct avec son manager. Nous suivons les équipes en veillant à ne pas laisser des collaborateurs être confinés dans l’isolement ou sans aide s’ils sont malades. Au travers du téléphone, c’est devenu un rituel quotidien. » Et les priorités ont été revues en conséquence. « Aujourd’hui, le premier critère, c’est les gens, et ensuite, la santé et l’unité du Groupe ». De la même manière, une cellule psychologique chez Total a permis d’accompagner les salariés en souffrance lors du confinement. Et chez Mazars, un système de mentoring a permis aux plus jeunes salariés d’être accompagnés par un salarié plus expérimenté.

Plus que jamais, nous avons pu prendre conscience au cours du premier confinement et aujourd’hui encore, au cours du 2e confinement, à quel point le travail était vecteur d’identité, de lien social, de reconnaissance. Et s’il se distend car nous ne nous croisons plus à la machine à café, ou lors des points d’équipe, comment le renouer, le renforcer et s’adapter à cette situation pour le moins inédite ? 

L’intelligence relationnelle et ses outils

Selon Fabrice Lacombe, auteur de Faites confiance à votre intelligence relationnelle, Editions Gereso, 2014, « L’intelligence relationnelle repose sur la capacité à utiliser les outils de la relation pour s’adapter à son milieu ».  

La communication

Après ces longs mois passés à côtoyer nos collègues, notre famille et nos amis en visioconférence, nous avons pris conscience que la technologie ne faisait pas tout. Il nous fallait bel et bien réapprendre à émettre et recevoir des messages, car loin des contacts chaleureux auxquels nous étions habitués, et privés du langage du corps, il est devenu nécessaire d’être le plus efficients possible dans notre communication.

S’assurer d’être compris est un facteur prépondérant. Pour qui émettez-vous ce message ? Qui est votre interlocuteur ? Et en quoi ce que vous savez de lui peut-il vous aider à élaborer votre énoncé ? Comprendre son cadre de référence et trouver un langage commun est le prérequis de toute communication. 

Marshall B. Rosenberg, inventeur de la Communication non violente a posé les bases de cette manière harmonieuse d’interagir dans Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs), 1999. Les quatre règles d’or de la CNV (communication non-violente) sont : 

  • Observer les faits, sans jugement (Ex : Hier tu es arrivé à 12h30 au lieu de 12h)

     

  • Reconnaître ses sentiments (Ex : Je suis triste, contrarié, etc.)

     

  • Exprimer ses besoins (Ex : J’ai besoin de pouvoir m’organiser ou j’ai besoin d’être considéré)

     

  • Formuler sa demande (Ex : Est-ce que tu pourrais dorénavant arriver à l’heure ou me prévenir si tu es en retard  ?)

     

Cette méthode d’organisation de l’interaction est très utilisée en entreprise. En évitant les débordements émotionnels, elle autorise une perception vraie du message qui est réellement émis.

 

L’écoute, socle de toute relation

Vous avez vécu, tout comme moi, ces réunions Zoom où chacun peinait à trouver son espace de parole. Où des faux départs de conversations tous en même temps étaient fatalement suivis de grands blancs embarrassants. Écouter ça s’apprend, et ces obstacles technologiques qui sont les nôtres en ces temps de confinement nous en donnent l’occasion plus que jamais. Alors pourquoi ne pas la saisir dès maintenant ? 

C’est en 1968 que Carl Rogers a défini le concept d’écoute active dans son ouvrage Le développement de la personne. Les bases sont largement accessibles à chacun d’entre nous et garantes de meilleures interactions, aussi bien dans nos vies privées que dans nos vies professionnelles. Les cinq points basiques de pratique de cette méthode sont :

 

  1. Accueillir l’autre tel qu’il est et lui manifester un réel intérêt sans rien attendre en retour
  2. Etre concentré surtout sur l’expression non-verbale de la personne, et non sur ce qu’elle dit
  3. Prendre en compte et comprendre le point de vue de l’autre
  4. Etre respectueux
  5. Reformuler et offrir un miroir à l’autre

Elle permet de dénouer facilement les situations conflictuelles, de comprendre l’autre en profondeur et de développer son empathie… 

 

L’assertivité comme hygiène relationnelle

 

Dans un contexte éprouvant, exprimer sa vérité peut être salvateur. Joseph Wolpe, psychiatre et professeur de médecine américain, reprend la notion ébauchée par Andrew Salter avant lui et définit l’assertivité comme « l’expression libre de toutes émotions vis à vis d’un tiers, à l’exception de l’anxiété ». Dire dans le respect de l’autre et de soi-même est la meilleure manière d’éviter les conflits naissants. Quelques questions à vous poser pour savoir si vous maîtrisez les rudiments de l’assertivité : 

  • Quel est le coût psychologique pour moi si je ne m’exprime pas ?
  • Est-ce que j’ai envie de payer ce prix en stress et en charge mentale  ?
  • Quel est le coût psychologique pour l’autre si je m’exprime ? 

L’expression doit permettre de se dire, lorsque nécessaire, tout en respectant l’autre, son espace, son cadre de référence, sa sensibilité. Et retrouver son pouvoir de s’exprimer permet de reprendre son pouvoir personnel. C’est aussi prendre sa place tout en laissant à l’autre la possibilité de prendre la sienne.

 

De nombreux outils permettent d’apprendre à équilibrer les relations interpersonnelles, qu’elles soient professionnelles ou privées, à accueillir ses émotions et à les gérer, à écouter et respecter l’autre. Mais le meilleur outil reste votre libre-arbitre, votre volonté de bien faire. A quel point avez-vous envie de nourrir cette relation, de la rendre agréable, stimulante, enrichissante pour l’autre ? Vous pouvez, parce que vous le décidez, teinter l’échange de légèreté, de bienveillance, nourrir l’estime de soi de l’autre, lui donner des retours positifs, de la reconnaissance, plaisanter, créer un moment de convivialité, vous ouvrir dès que l’occasion s’en présente, sourire, donner sans rien attendre en retour… c’est encore le meilleur moyen de renforcer les liens qui vous tiennent à cœur et c’est entièrement entre vos mains.

Lire l’article sur le blog d’Okamii

L’intuition, cette intelligence qui reconnecte à soi

Il n’est pas rare que nous ressentions fortement l’envie de changer de trottoir, d’appeler une personne subitement ou encore de consulter ce livre qui traîne depuis cinq ans dans notre bibliothèque… et que notre vie entière s’en trouve changée. Cette petite voix, c’est l’intuition, qui intrigue depuis toujours les philosophes, les scientifiques, les artistes.. et chacun d’entre nous. Albert Einstein n’hésitait pas à la considérer comme une alliée au cours de ses travaux de recherche : « Le mental intuitif est un don sacré et le mental rationnel est un serviteur fidèle ». 

Au plus proche de nous, l’intuition nous informe d’un danger, nous murmure à l’oreille, en plein cœur, ou encore dans notre ventre, qu’une situation n’est pas saine pour nous, qu’un malheur nous guette. Elle nous aide à sentir quand un environnement professionnel, une relation amoureuse ou amicale est toxique, non-respectueuse de nous. L’ignorer, c’est prendre le risque d’aller à l’encontre de soi, de cheminer contre soi… Et peut-on s’étonner alors du burn-out ou de la dépression qui s’abat sur nous ? De l’infinie tristesse qui nous envahit ? 

L’intuition invalidée par Descartes

Depuis le fameux cogito de Descartes, « Je pense, donc je suis », il est de bon ton de tenter de comprendre le monde à l’aide de notre pensée, appuyés dans cette entreprise par l’ensemble des lois physiques qui nous gouvernent, et autres préceptes issus de notre mental pensant. De nombreux philosophes se sont penchés sur la question de l’intuition. Longtemps méprisée, son nom entaché, elle était reléguée au rayon ésotérisme des librairies. Quasiment assimilée au spiritisme ou à la sorcellerie, le mot faisait frémir tout autant… ou presque. 

Mais elle intrigue les philosophes depuis toujours, comme une mystérieuse propriété de l’âme, une immanence divine. Si l’on en croit Aristote, les principes de l’universel nous sont connus par elle. C’est le monde du sensible qui s’offre à nous par son intermédiaire. Vladimir Jankelevitch y voyait une forme de connaissance bien supérieure à toute forme de pensée « Selon [lui], le propre de l’intelligence est de se tenir toujours à distance des choses pour les disséquer afin de les comprendre. […] la rançon de cette distance est que l’intelligence ne se trouve jamais directement et complètement avec […] les objets qu’elle perçoit. », Daniel Moreau, La question du rapport à autrui dans la philosophie de Vladimir Jankelevitch.

Mais comment fonctionne-t-elle au juste ? 

L’intuition est définie par Le Petit Larousse illustré comme « perception immédiate de la vérité sans l’aide du raisonnement » (Petit Larousse illustré). Cette immanence de la pensée, nous la possédons tous et nous savons qu’elle est comme un surgissement, un savoir, une certitude… Pour certains d’entre nous, elle nous a probablement déjà sauvé la vie, peut-être même à plusieurs reprises. Nikola Tesla, grand intuitif s’il en est, a échappé au trépas de nombreuses fois grâce à des éclairs de génie instantanés et salvateurs.

De nombreuses études scientifiques se penchent sur le sujet, et pour Gerg Gigerenzer, psychologue, directeur de l’Institut Max Planck et auteur du livre Gut Feelings : The Intelligence of the Unconscious (Intuitions, intelligence de l’intuition), l’intuition est tout à fait fiable dans la prise de décision « surtout lorsqu’il s’agit de personnes qui sont déjà intellectuellement curieuses, rigoureuses dans leur quête de connaissances et prêtes à remettre en question leurs propres hypothèses ». Elle serait le fruit de toutes nos expériences passées, associées à l’intelligence collective dont nous bénéficions tous, et au vaste savoir non censuré accumulé par notre inconscient. Une forme d’intelligence supérieure en somme, quasiment omnisciente.

De nombreuses expériences en ont fait leur objet. Et il semblerait que le stress nuise au développement de l’intuition, tandis que son absence lui est propice. L’Américain John Kounios, psychologue et co-auteur avec Marc Beeman du livre Eureka Factor, souligne que « les récits de découvertes scientifiques telles que celle d’Archimède résonnent profondément en nous, car nous avons tous ce genre de moment de révélation, porteurs ou non de changements profonds dans notre vie, les « Aha moments ». Pour la petite histoire, Archimède, scientifique grec né en 287 av J.C. à Syracuse, comprit dans son bain, au cours d’un moment de lâcher prise et de détente, que « tout corps plongé dans un fluide subit une poussée verticale, dirigée de bas en haut, égale au poids du fluide déplacé », donnant ainsi naissance à la poussée qui porta son nom. (Archimède, Traité des corps flottants). Par ailleurs, des recherches ont été menées, en Suisse et en Allemagne, sur 111 étudiants, qui prouvent que l’anxiété et le stress empêchent les individus de se connecter à leur intuition, tandis que les moments de bien-être favorisent son développement.

Certains types de personnalités y sont plus sensibles

Selon Scott Barry Kaufman, psychologue dit humaniste, « La foi en l’intuition est associée à une diminution de l’inhibition latente dans un échantillon d’adolescents très performants ». Pour rappel, le déficit d’inhibition latente (cf le paragraphe que j’y consacre dans mon article sur les HP et les nouvelles formes de travail) est une absence de filtres, plus ou moins prononcée, par rapport aux stimuli du quotidien. John Kounios penche aussi pour cette théorie de la désinhibition cognitive. « La créativité viendrait d’une diminution du contrôle exercé par le lobe frontal sur le reste du cerveau. Les pensées des personnes créatives seraient donc un peu moins disciplinées » et plus propices aux manifestations de l’intuition.

Ces caractéristiques s’appliquent bien sûr aux HP (hauts potentiels), mais aussi aux artistes, aux hypersensibles, aux scientifiques, à toute personne capable de pensée divergente, « out of the box » (non-conformiste). Chez les HP, la pensée passe en permanence du conscient à l’inconscient, des émotions passées aux émotions présentes, et fait des associations d’idées ultra rapides. Les deux hémisphères du cerveau fonctionnent autant l’un que l’autre et la gaine de myéline plus épaisse qui entoure les fibres nerveuses, favorise une transmission de l’information fulgurante. Une forme d’hyper-conscience est alors possible, et cet ensemble de facteurs favorise le surgissement de révélations dues à l’intuition. Les HP stockent également un grand nombre d’informations qui ne sont même pas perçues directement par la conscience, mais qui peuvent être réutilisées en cas de besoin. De la même manière, les introvertis, souvent moins distraits par l’environnement extérieur, sont plus sujets à l’intuition, en raison de leur capacité de construire un véritable « monde » à l’intérieur.

Le syndrome de Cassandre peut toutefois frapper les hyper intuitifs. Cassandre, qui avait le pouvoir de prédire l’avenir, fut punie par le Dieu Apollon qu’elle avait éconduit. Il la frappa de la malédiction suivante : son don de prédiction était intact, mais personne ne la croirait jamais. Pour les personnes douées d’intuition, ce syndrome peut vite devenir leur réalité quotidienne. Elles voient venir la crise, l’écueil, prennent des décisions parfois étranges qu’elles ne peuvent expliquer et se voient traitées comme des oiseaux de mauvais augure. De ce fait, elles peuvent même se faire rejeter très violemment, exclure d’un groupe ou d’une entreprise, et finalement préfèrent se taire. Christel Petitcollin prévient : « Les personnes très intuitives se font souvent rabrouer et peuvent développer une attitude de déni », et ne plus jamais se fier à leur intuition. 

Intuition et inventions

Dans les années 70, le docteur Judah Folkman fait une découverte qui révolutionne le traitement du cancer grâce à une série d’intuitions remarquables. Il conduit des expériences sur des cellules cancéreuses de souris et constate que les tumeurs ne peuvent se développer sans un apport minimum en sang des vaisseaux sanguins. Il parvient donc à « tuer » certaines tumeurs en les isolant et en les privant de sang. Mais le premier traitement basé sur sa recherche sera donné en 2004, seulement quatre ans avant sa mort. 

Ils sont nombreux les inventeurs connaissant des épisodes de la même nature, et qui ont révolutionné l’industrie, la science, et changé la face du monde. L’histoire de Newton et de la pomme est bien connue. L’anecdote est rapportée par le physicien à son biographe et ami, William Stukeley le 15 avril 1726 : « Au cours de la conversation, il [Newton] me dit qu’il s’était trouvé dans la même situation lorsque, longtemps auparavant, la notion de gravitation lui était subitement venue à l’esprit, tandis qu’il se tenait assis, dans une humeur contemplative. Pourquoi cette pomme tombe-t-elle toujours perpendiculairement au sol, pensa-t-il en lui-même. Pourquoi ne tombe-t-elle pas de côté ou bien vers le haut, mais constamment vers le centre de la Terre ? […] la pomme attire la Terre de la même façon que la Terre attire la pomme. »

Ce qu’en disent les chercheurs

Gerg Gigerenzer, auteur du livre Gut Feelings : The Intelligence of the Unconscious « Dans mon travail scientifique, j’ai des intuitions. Je ne peux pas toujours expliquer pourquoi je pense qu’une certaine voie est la bonne, mais je dois lui faire confiance et aller de l’avant. J’ai aussi la capacité de vérifier ces intuitions et de découvrir ce qu’elles signifient. C’est la partie scientifique. Maintenant, dans la vie privée, je me fie à l’instinct. Par exemple, quand j’ai rencontré ma femme pour la première fois, je ne faisais pas de calculs. Elle non plus. » 

Pour Christophe Haag, professeur-chercheur en comportement organisationnel, l’intuition s’appuie en premier lieu sur la connaissance, voire l’expertise face à une situation connue. Mais lorsque l’expertise fait défaut, la mémoire émotionnelle se met à rechercher à toute allure une situation analogue et fouille également dans tout le savoir accumulé. C’est l’assemblage de toutes ces données éparses qui s’exprime à ce moment-là sous forme d’une intuition.

Dans les années 1980, une découverte stupéfiante a été faite par Benjamin Libet, un neurologue californien. Il s’est rendu compte qu’une activité existait dans les aires motrices du cerveau une demi-seconde avant qu’une action soit effectuée ou qu’une décision soit prise. En d’autres termes, ce que nous nous apprêtons à faire est déjà en préparation dans notre cerveau avant même que la conscience puisse s’en emparer.

La cultiver est probablement une bonne idée

Lorsque nous sommes enfants, notre cerveau droit prend beaucoup plus de place. Et à cet âge de la vie, nous n’avons pas encore appris à nous brider, nous nous écoutons. Qui n’a pas senti son cœur se fermer face au cynisme d’une personne ? Qui n’a pas senti un malaise dans son ventre en pénétrant dans un endroit ou en rencontrant un individu qu’il ne « sent » pas. Qui n’a jamais senti sa gorge se serrer ou ses jambes lâcher dans un contexte qui ne lui convient pas ? C’est souvent par notre corps que notre intuition tente de communiquer avec nous. Et si nous faisons la sourde oreille, il y a de fortes chances qu’elle se mette à frapper plus fort… Il nous arrive également de nous mettre à agir, comme mus par une force qui nous dépasse, c’est toujours l’intuition. C’est la partie la plus intelligente de notre être, quasiment omnisciente, débarrassée des biais cognitifs, des idées préconçues qui tente de s’exprimer en toute bienveillance, généralement pour nous protéger. 

Vous souffrez au travail. Vous êtes mal, tellement mal dans cette entreprise. Vous vous y rendez, la mort dans l’âme tous les matins. Il n’y aucune raison valable de partir, vous tenez bon. Ce n’est pas si grave. Vous avez bien de la chance d’avoir un CDI et un revenu régulier, vous n’allez pas laisser passer cette chance…

Une partie de vous sait que vous êtes en train de vous abîmer ici, voire de vous détruire et elle cherche à vous en informer. Écoutez-la. C’est aussi cette partie de vous, si vous la laissez s’exprimer, qui vous donnera l’idée de ce nouveau livre, de cette nouvelle chanson, de ce nouveau projet. Écoutez-la. C’est elle aussi qui vous dira que quelque chose est malsain dans cette situation et que vous devriez vous en éloigner… C’est elle aussi qui vous empêchera de monter dans cet ascenseur avec cet individu…

Avec beaucoup d’amour, écoutez votre corps, ayez la certitude que votre intuition, cette part bienveillante de vous-même vous inspire au mieux. Offrez-vous de vrais moments de silence avec vous-même, faites le vide. Aimez-vous, jouez comme un enfant quand vous le pouvez, et voyez votre créativité se développer et vos choix inspirés se faire presque malgré vous, grâce à cet autre soi aimant qui ne vous veut que du bien.

Lire l’article sur le site d’Okamii.

Le récit de mon burn-out – Storytelling

Je suis journaliste à ce moment-là. Cela fait plusieurs années que je vois l’ambiance de travail se dégrader. Mon supérieur hiérarchique, que j’estime beaucoup, est mis en préretraite, les salaires sont gelés, ma boîte est rachetée. On jure ses grands dieux chaque année qu’il n’y aura pas de plan social, et chaque année à la même époque, rebelote.

Plan social numéro 1, numéro 2, numéro 3, numéro 4, numéro 5 et nous voyons nos collègues disparaître les uns après les autres. Virés. Le mensonge. Les salaires sont gelés, car pas assez d’argent, mais le directeur financier qui démissionne pour un nouveau poste, se voit, lui, octroyer 750.000 € de prime de départ. Puis, on nous demande de doubler la cadence, d’arrêter de vérifier les informations. On me propose d’être chef. Je refuse. Moi, je fais du théâtre, du chant, je ne veux surtout pas devenir chef. Et ma collègue, qui s’est vu attribuer le poste parce que je l’ai refusé, se met à me harceler. Je viens aussi de perdre ma mère…

La susnommée chef me convoque, un matin, de but en blanc, et m’annonce que je suis virée. J’apprends au sortir de cet entretien surréaliste que c’est faux. Pure intimidation. Elle ajoute que je peux sauver mon poste en arrêtant le théâtre et le chant. La folie dans ses yeux. Mon incompréhension totale. Et, pour enfoncer le clou, elle prétend avoir reçu des lettres. On se plaint de moi. Tout le monde souhaite mon départ. Le sol s’ouvre sous mes pieds, je crois mourir et mon cœur s’arrête de battre. Je vais immédiatement voir les personnes concernées. Il n’en est rien. Personne ne s’est plaint. Tous les collègues et supérieurs concernés me font des lettres de recommandation, attestant qu’ils sont très contents de mon travail.

Je fais connaître la situation en haut lieu et prononce le mot qui fait peur… Harcèlement. La collègue devenue chef est déclassée immédiatement, laissant la place à un autre collègue petit chef. Lui, a peur de moi. Je travaille vite et bien, je fais des pauses de temps en temps avec ma bande de collègues que j’apprécie beaucoup. J’ai une routine efficace, que j’aime, qui fonctionne, et tout le monde est très satisfait jusque-là.

Le petit chef nouvellement promu se sent obligé de me contrôler et de surveiller le moindre de mes mouvements. Après tout, il est chef. Il se sent menacé à tout propos. Il se met à minuter mes pauses, à les interdire, à être sur mon dos en permanence. C’était plus que je ne peux en supporter. 

Je fais un premier malaise et je suis arrêtée pour 15 jours. Le petit chef appelle constamment pour savoir quand je vais revenir, et moi, je lui rétorque que la loi interdit de harceler les salariés en arrêt maladie, mais je me sens en miettes, détruite. Je tente de revenir, la mort dans l’âme et m’écroule au bout d’une dizaine de jours, presque un évanouissement. Arrêt-maladie, on repart pour un mois, soulagement de courte durée, car je dois y retourner. Essaie encore. Je me résigne, et je suis toujours aussi épuisée.

Trois jours après, je fais un malaise, je m’évanouis vraiment cette fois, arrêt-maladie, un mois encore, et là, je commence à comprendre que je ne pourrai pas continuer comme ça. Je suis épuisée, le repos ne me repose pas, rien ne me ressource, tout est trop pour moi. Encore une fois, mon arrêt touchant à sa fin, je retourne travailler, je me rends au métro, à Lamarck, trois minutes d’attente, je m’assieds. Le métro arrive et… je ne peux pas bouger. Je ne PEUX PAS me lever. 

Je reste là plus d’une heure, immobile, sans pouvoir bouger. J’entreprends de rentrer chez moi à tous petits pas, je mets 3h pour faire 400 m, je m’agrippe aux murs, compte les pas jusqu’au prochain banc où je vais pouvoir reprendre un peu mon souffle. C’est fini, le corps a dit non, je n’y retournerai plus jamais. Médecin, arrêt-maladie. 

Chez moi, c’est la panique. Je retourne toutes les possibilités dans ma tête constamment. Et je finis par trouver la solution. On approche de la période du plan social annuel, et un espoir fou s’empare de moi. Je me dis que s’il y a un plan de départ volontaire, je vais tenter d’en faire partie, et que cela va me sauver la vie. J’en parle à mes supérieurs hiérarchiques et c’est effectivement ce qui se passe. Je ne peux retourner travailler, donc je suis inscrite en priorité parmi les volontaires au départ du plan social. Je monte un dossier, je ne manque pas de parler de harcèlement. On me donne un chèque, une formation, et un maintien de salaire pendant 1 an. J’oublie le harcèlement, c’est le deal, enfin c’est ce que je comprends.

Je n’y retournerai pas. Je suis sauvée. Je comprends que ce temps est pour moi et qu’il va falloir que je me reconstruise. Dès que j’en ai la force, je me rends à Pigalle acheter du matériel de musique, je vais installer mon home studio je vais en profiter pour composer des chansons. D’où ça sort ? Je n’en sais rien, j’ai toujours aimé la musique, elle a toujours occupé une place immense dans ma vie, mais je n’ai jamais rien composé je n’ai jamais joué de guitare. J’achète une guitare, un dictionnaire d’accords et ma première chanson naît ce jour-là, dans mon appartement. Je ne sais absolument pas ce que je fais, mais je le fais. Puis une autre, puis une autre, puis une autre encore, je sais que c’est ça, je sais ce que c’est ce qu’il faut que je fasse, et que c’est ma planche de salut, seule dans mon appartement, en burn-out, sans pouvoir bouger. C’est ça qui me sauvera et ça me donne de la joie. 

Et il m’en faut. Car chaque fois que je vais faire mes courses, je dois m’allonger pendant des heures après pour m’en remettre, idem quand je fais un peu de ménage, quand je fais mon lit. Quand je sors un peu ou que je vois des amis, je reste allongée pendant plusieurs jours après. Il m’est presque impossible de marcher. Ce n’est pas de la fatigue, c’est autre chose, la vie me manque, l’énergie vitale ne me parcourt plus. Je ne suis pas déprimée, ce n’est pas ça. Les forces m’ont quittée, je suis presque inerte.

Mon généraliste est impuissant, il insiste régulièrement pour me donner des antidépresseurs, et d’instinct, je sais qu’ils achèveront de me détruire. Je cherche sur Internet quels sont les moyens naturels de produire de la sérotonine et je trouve : la méditation, la cohérence cardiaque. J’apprends à utiliser tout un tas de techniques de soins naturelles, j’apprivoise l’EFT, la PNL, l’hypnose, les huiles essentielles et je compose et je crée toute seule dans mon appartement. Je fais aussi une thérapie, et c’est souvent indispensable après un burn-out. Et dans le même temps, les chansons naissent sous mes doigts comme par magie.

Aujourd’hui, presque 10 ans plus tard, je ne suis plus la même personne. J’ai été obligée d’aller chercher mes ressources au plus profond de moi, d’extirper toute la force qui me restait et j’ai pu me rendre compte que j’en avais beaucoup. Je prends soin de moi avec amour, respect, bienveillance, sinon mon corps réagit immédiatement par de la fatigue, de l’épuisement. A chaque fois, que je suis retournée travailler en entreprise après ce burn-out, cela m’a quasiment anéantie, et j’ai fait des rechutes systématiquement. Je ne peux plus me plier à des règles qui me paraissent insensées, être présente chaque jour au même endroit aux mêmes heures avec les mêmes personnes juste parce qu’il le faut. Je ne peux plus me forcer à quoi que ce soit d’ailleurs, je fais les choses par amour, par passion ou je ne les fais pas. 

Cette petite étincelle, ces premières chansons composées au coeur de mon burn-out  ont donné naissance à mon groupe de rock, où j’ai maintenant la chance d’être accompagnée de quatre musiciens formidables. Nous faisons des concerts régulièrement et c’est toujours ma plus grande joie. Nous allions enregistrer notre EP la semaine dernière, et faire une interview radio cette semaine, mais le Covid-19 a frappé et ce n’est que partie remise. C’est le plus beau cadeau, et cela m’émerveille toujours autant. Il a fallu renaître de ses cendres, le chemin a été long et éprouvant, mais je suis plus proche de l’essentiel, je fais des rencontres qui me correspondent. Je suis à présent entrepreneur et j’écris des articles qui ont du sens pour moi. Je collabore avec des personnes qui m’inspirent et m’enthousiasment. Le burn-out a été une bénédiction, une reconnection à moi, au plus profond de mon être. 

N’hésitez pas à commenter et à partager si cet article résonne avec vous ou s’il peut être utile à quelqu’un. N’hésitez pas à commenter pour nous raconter… pour vous, quel a été le cadeau ? 

Lire l’article sur le blog d’Okamii.