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Le récit de mon burn-out – Storytelling

Je suis journaliste à ce moment-là. Cela fait plusieurs années que je vois l’ambiance de travail se dégrader. Mon supérieur hiérarchique, que j’estime beaucoup, est mis en préretraite, les salaires sont gelés, ma boîte est rachetée. On jure ses grands dieux chaque année qu’il n’y aura pas de plan social, et chaque année à la même époque, rebelote.

Plan social numéro 1, numéro 2, numéro 3, numéro 4, numéro 5 et nous voyons nos collègues disparaître les uns après les autres. Virés. Le mensonge. Les salaires sont gelés, car pas assez d’argent, mais le directeur financier qui démissionne pour un nouveau poste, se voit, lui, octroyer 750.000 € de prime de départ. Puis, on nous demande de doubler la cadence, d’arrêter de vérifier les informations. On me propose d’être chef. Je refuse. Moi, je fais du théâtre, du chant, je ne veux surtout pas devenir chef. Et ma collègue, qui s’est vu attribuer le poste parce que je l’ai refusé, se met à me harceler. Je viens aussi de perdre ma mère…

La susnommée chef me convoque, un matin, de but en blanc, et m’annonce que je suis virée. J’apprends au sortir de cet entretien surréaliste que c’est faux. Pure intimidation. Elle ajoute que je peux sauver mon poste en arrêtant le théâtre et le chant. La folie dans ses yeux. Mon incompréhension totale. Et, pour enfoncer le clou, elle prétend avoir reçu des lettres. On se plaint de moi. Tout le monde souhaite mon départ. Le sol s’ouvre sous mes pieds, je crois mourir et mon cœur s’arrête de battre. Je vais immédiatement voir les personnes concernées. Il n’en est rien. Personne ne s’est plaint. Tous les collègues et supérieurs concernés me font des lettres de recommandation, attestant qu’ils sont très contents de mon travail.

Je fais connaître la situation en haut lieu et prononce le mot qui fait peur… Harcèlement. La collègue devenue chef est déclassée immédiatement, laissant la place à un autre collègue petit chef. Lui, a peur de moi. Je travaille vite et bien, je fais des pauses de temps en temps avec ma bande de collègues que j’apprécie beaucoup. J’ai une routine efficace, que j’aime, qui fonctionne, et tout le monde est très satisfait jusque-là.

Le petit chef nouvellement promu se sent obligé de me contrôler et de surveiller le moindre de mes mouvements. Après tout, il est chef. Il se sent menacé à tout propos. Il se met à minuter mes pauses, à les interdire, à être sur mon dos en permanence. C’était plus que je ne peux en supporter. 

Je fais un premier malaise et je suis arrêtée pour 15 jours. Le petit chef appelle constamment pour savoir quand je vais revenir, et moi, je lui rétorque que la loi interdit de harceler les salariés en arrêt maladie, mais je me sens en miettes, détruite. Je tente de revenir, la mort dans l’âme et m’écroule au bout d’une dizaine de jours, presque un évanouissement. Arrêt-maladie, on repart pour un mois, soulagement de courte durée, car je dois y retourner. Essaie encore. Je me résigne, et je suis toujours aussi épuisée.

Trois jours après, je fais un malaise, je m’évanouis vraiment cette fois, arrêt-maladie, un mois encore, et là, je commence à comprendre que je ne pourrai pas continuer comme ça. Je suis épuisée, le repos ne me repose pas, rien ne me ressource, tout est trop pour moi. Encore une fois, mon arrêt touchant à sa fin, je retourne travailler, je me rends au métro, à Lamarck, trois minutes d’attente, je m’assieds. Le métro arrive et… je ne peux pas bouger. Je ne PEUX PAS me lever. 

Je reste là plus d’une heure, immobile, sans pouvoir bouger. J’entreprends de rentrer chez moi à tous petits pas, je mets 3h pour faire 400 m, je m’agrippe aux murs, compte les pas jusqu’au prochain banc où je vais pouvoir reprendre un peu mon souffle. C’est fini, le corps a dit non, je n’y retournerai plus jamais. Médecin, arrêt-maladie. 

Chez moi, c’est la panique. Je retourne toutes les possibilités dans ma tête constamment. Et je finis par trouver la solution. On approche de la période du plan social annuel, et un espoir fou s’empare de moi. Je me dis que s’il y a un plan de départ volontaire, je vais tenter d’en faire partie, et que cela va me sauver la vie. J’en parle à mes supérieurs hiérarchiques et c’est effectivement ce qui se passe. Je ne peux retourner travailler, donc je suis inscrite en priorité parmi les volontaires au départ du plan social. Je monte un dossier, je ne manque pas de parler de harcèlement. On me donne un chèque, une formation, et un maintien de salaire pendant 1 an. J’oublie le harcèlement, c’est le deal, enfin c’est ce que je comprends.

Je n’y retournerai pas. Je suis sauvée. Je comprends que ce temps est pour moi et qu’il va falloir que je me reconstruise. Dès que j’en ai la force, je me rends à Pigalle acheter du matériel de musique, je vais installer mon home studio je vais en profiter pour composer des chansons. D’où ça sort ? Je n’en sais rien, j’ai toujours aimé la musique, elle a toujours occupé une place immense dans ma vie, mais je n’ai jamais rien composé je n’ai jamais joué de guitare. J’achète une guitare, un dictionnaire d’accords et ma première chanson naît ce jour-là, dans mon appartement. Je ne sais absolument pas ce que je fais, mais je le fais. Puis une autre, puis une autre, puis une autre encore, je sais que c’est ça, je sais ce que c’est ce qu’il faut que je fasse, et que c’est ma planche de salut, seule dans mon appartement, en burn-out, sans pouvoir bouger. C’est ça qui me sauvera et ça me donne de la joie. 

Et il m’en faut. Car chaque fois que je vais faire mes courses, je dois m’allonger pendant des heures après pour m’en remettre, idem quand je fais un peu de ménage, quand je fais mon lit. Quand je sors un peu ou que je vois des amis, je reste allongée pendant plusieurs jours après. Il m’est presque impossible de marcher. Ce n’est pas de la fatigue, c’est autre chose, la vie me manque, l’énergie vitale ne me parcourt plus. Je ne suis pas déprimée, ce n’est pas ça. Les forces m’ont quittée, je suis presque inerte.

Mon généraliste est impuissant, il insiste régulièrement pour me donner des antidépresseurs, et d’instinct, je sais qu’ils achèveront de me détruire. Je cherche sur Internet quels sont les moyens naturels de produire de la sérotonine et je trouve : la méditation, la cohérence cardiaque. J’apprends à utiliser tout un tas de techniques de soins naturelles, j’apprivoise l’EFT, la PNL, l’hypnose, les huiles essentielles et je compose et je crée toute seule dans mon appartement. Je fais aussi une thérapie, et c’est souvent indispensable après un burn-out. Et dans le même temps, les chansons naissent sous mes doigts comme par magie.

Aujourd’hui, presque 10 ans plus tard, je ne suis plus la même personne. J’ai été obligée d’aller chercher mes ressources au plus profond de moi, d’extirper toute la force qui me restait et j’ai pu me rendre compte que j’en avais beaucoup. Je prends soin de moi avec amour, respect, bienveillance, sinon mon corps réagit immédiatement par de la fatigue, de l’épuisement. A chaque fois, que je suis retournée travailler en entreprise après ce burn-out, cela m’a quasiment anéantie, et j’ai fait des rechutes systématiquement. Je ne peux plus me plier à des règles qui me paraissent insensées, être présente chaque jour au même endroit aux mêmes heures avec les mêmes personnes juste parce qu’il le faut. Je ne peux plus me forcer à quoi que ce soit d’ailleurs, je fais les choses par amour, par passion ou je ne les fais pas. 

Cette petite étincelle, ces premières chansons composées au coeur de mon burn-out  ont donné naissance à mon groupe de rock, où j’ai maintenant la chance d’être accompagnée de quatre musiciens formidables. Nous faisons des concerts régulièrement et c’est toujours ma plus grande joie. Nous allions enregistrer notre EP la semaine dernière, et faire une interview radio cette semaine, mais le Covid-19 a frappé et ce n’est que partie remise. C’est le plus beau cadeau, et cela m’émerveille toujours autant. Il a fallu renaître de ses cendres, le chemin a été long et éprouvant, mais je suis plus proche de l’essentiel, je fais des rencontres qui me correspondent. Je suis à présent entrepreneur et j’écris des articles qui ont du sens pour moi. Je collabore avec des personnes qui m’inspirent et m’enthousiasment. Le burn-out a été une bénédiction, une reconnection à moi, au plus profond de mon être. 

N’hésitez pas à commenter et à partager si cet article résonne avec vous ou s’il peut être utile à quelqu’un. N’hésitez pas à commenter pour nous raconter… pour vous, quel a été le cadeau ? 

Lire l’article sur le blog d’Okamii.

Le burn-out en Suède : trouble in paradise

Tout comme moi, vous devez probablement penser que la Suède est un petit paradis sur terre en termes de style de vie. Vous serez sûrement surpris d’apprendre que le burn-out y est devenu un véritable problème de santé publique qui a pris des proportions considérables. De nombreuses études scientifiques existent sur le sujet, mais la presse locale et internationale n’en dit quasiment rien. Serait-ce un tabou dans ce pays qu’on imagine bien plus avancé que nous en termes de bonheur et de lutte contre le stress ? Paradoxalement, c’est un des pays qui est le plus durement frappé par le burn-out et qui semble y faire face à grand-peine.

Le psychiatre Freudenberger est la première personne à avoir utilisé le terme burn-out, en 1975, pour désigner cet état d’épuisement qu’il observait parmi les professionnels de la santé et les travailleurs sociaux. Le phénomène a pris de l’ampleur peu à peu dans tous les secteurs et est devenu une problématique mondiale. La Suède a connu une explosion de burn-out dans les années 1990, et ce, malgré un modèle que l’on pense propice à l’épanouissement des individus.

Épidémie de burn-out au pays du « Lagom »*

*Lagom est un terme suédois qui signifie « ni trop ni trop peu », « équilibre ».
« Lagom är bäst » (« Le mieux c’est juste assez »)

Le modèle suédois peut paraître enviable. Tout salarié français serait émerveillé par des conditions aussi favorables. Le présentéisme n’existe pas en Suède, vous ne trouverez jamais personne dans les bureaux après 17 h, c’est même plutôt mal vu. La séparation vie privée/vie professionnelle est très nette et bien tranchée, à tel point que certains employeurs offrent l’abonnement à la salle de sport, des horaires flexibles et des jours de congé supplémentaires. La Suède expérimente les six heures de travail par jour pour un salaire qui rémunère huit heures de travail effectuées. Les pauses sont nombreuses et elles font partie intégrante d’une journée au bureau.

Le « fika » est une véritable institution. Plusieurs fois par jour, les employés arrêtent toute activité et se réunissent pour un moment de pause au cours duquel ils échangent autour d’un café et de pâtisseries. Cette pause obligatoire favorise la productivité et la créativité, car les meilleures idées naissent souvent à ce moment-là. C’est aussi au cours de ces instants de convivialité que les employés peuvent s’exprimer en toute sincérité auprès de leurs supérieurs hiérarchiques. Les Suédois sont fortement encouragés à se déconnecter régulièrement de la technologie et à apprécier des plaisirs simples. Ils disposent de 25 jours de congés légaux et souvent les entreprises offrent des jours supplémentaires.

Pia Webb, coach en gestion de carrière, considère qu’il existe ce qu’elle appelle un « problème suédois » : « Je vois bien pourquoi personne ne comprend que nous ayons tant de burn-out alors que tout nous est servi sur un plateau […] il y a une pression sociale forte qui nous pousse à investir notre temps dans le fait d’être très occupé, en pleine forme physique et d’avoir l’air parfait ». 

Un nombre de burn-out qui ne cesse d’augmenter depuis les 90s

C’est au début des années 90, lors de la crise économique, que des milliers d’employés suédois ont été contraints de prendre de longs arrêts maladie. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à identifier un véritable problème. « Dans ce contexte difficile, le stress monte considérablement et prend plusieurs formes, explique Töres Theorell, consultant, chercheur et enseignant en neurosciences. Les entreprises se réorganisent, elles poussent leurs employés à produire davantage et créent une surcharge de travail. En proie au stress, ces employés perdent confiance en leurs moyens et finissent par craquer et souffrir de dépression ou d’épuisement professionnel. »

En 1991, le gouvernement vote immédiatement un amendement à la Loi sur l’environnement de travail. Désormais, l’entreprise est tenue de créer un environnement de travail dans lequel le salarié puisse se sentir en sécurité, aussi bien au niveau physique que psychologique. Au regard de cette crise sans précédent, le gouvernement décide de mener des études sur les risques psychosociaux et la santé au travail. La Suède est un excellent terrain d’étude et d’expérimentation, car un salarié en burn-out est couvert à 80 % de son salaire en arrêt maladie, les statistiques et les données ainsi obtenues sont donc très fiables. Depuis 2003, le terme épuisement est introduit par la direction de la Santé et du Bien-être et sera préféré systématiquement à burn-out.

Le nombre total de personnes en arrêt maladie pour épuisement est passé de 75.000 en 1997 à 120.000 en 2001. L’épuisement professionnel est devenu un véritable phénomène de société. La crise des années 90 a suscité de nombreuses réductions budgétaires et de masse salariale. Les réorganisations sont devenues la norme dans les organisations, plongeant leur salariés dans un état d’incertitude, d’attente, d’insécurité, avec des ressources moindres pour atteindre les mêmes objectifs qu’auparavant. 

Un rapport du centre de santé et du bien-être de 2014 montre un lien entre le syndrome d’épuisement professionnel et les quatre facteurs suivants : 

  • Le manque d’influence sur le contenu de son travail alors que les exigences sont élevées
  • Le manque de récompense et/ou de reconnaissance alors que le travail est très exigeant
  • L’incertitude de l’emploi, la peur du licenciement
  • La perception d’un manque de compassion dans le milieu professionnel

Depuis 2015, les entreprises qui comptent plus de 10 salariés doivent se plier à une nouvelle réglementation concernant le stress, la durée du temps de travail, les litiges et conflits.

Mais alors, comment lutter contre l’épuisement professionnel ? 

Deux écoles s’opposent : est-ce la responsabilité des individus de se prendre en main et de se rétablir comme ils le peuvent, ou est-ce la responsabilité des entreprises ? Il semblerait que des personnes perfectionnistes, anxieuses ou en manque de confiance en elles, offrent un terrain favorable au burn-out.

Néanmoins, la Suède ne cesse de plancher sur des solutions. Le professeur Marie Äsberg affirme que « le meilleur traitement est de loin la prévention » et qu’un grand nombre de traitements subventionnés existent en Suède pour les personnes épuisées. Notamment, des cours collectifs sur le stress, avec des conseils et des exercices pratiques et l’appartenance à une communauté qui soutient leurs efforts.

Cecilia Axeland, qui a souffert d’épuisement professionnel, a participé à ce genre de cours sur le stress et aussi à un programme sur le sommeil subventionné par l’État. Elle affirme : « C’est quelque chose qui m’a aidé, car j’ai compris que je ne suis pas seule ». Certains Suédois se voient proposer une prise en charge individuelle sous forme de thérapie. Dans certaines régions où les thérapeutes sont rares, les listes d’attente peuvent être longues. Le professeur Marie Äsberg déconseille les thérapies cognitivo-comportementales, les TCC, pourtant très en vogue depuis quelques années. « Cela peut être contre-productif, car cela apprend aux gens à faire beaucoup de choses et à travailler à leur propre rétablissement alors qu’ils devraient simplement se reposer à ce stade ».

En 2008, une mesure forte est prise par le gouvernement et financée par la Sécurité sociale la « Garantie de réhabilitation » (Rehabiliteringsgarantin). Dans ce cadre, les collectivités territoriales se voient allouer un budget destiné exclusivement à appliquer les mesures préconisées par la garantie. Des mesures considérées comme « scientifiquement valides » et qui doivent favoriser le retour au travail des personnes entre 16 et 67 ans souffrant d’épuisement, d’anxiété, de stress doivent être mises en œuvre.

Il est à noter que malgré le grand nombre d’études scientifiques portant sur la santé au travail, peu d’entre elles portent sur la manière de réintégrer les salariés en épuisement à leur environnement de travail. Le gouvernement se penche sur le sujet en 2011 et rend un rapport qui établit les différents facteurs qui pourraient favoriser le retour au travail.

  • Un changement de style de vie avec un niveau d’équilibre entre l’activité et le repos
  • Des techniques de gestion de stress
  • Des thérapies centrées à la fois sur le travail et la gestion du stress
  • La réhabilitation portant sur le retour au travail et axée sur l’adaptation du poste de

travail

Pour une vraie réussite, il a été démontré qu’il est primordial d’inclure l’employeur dans le processus d’accompagnement et de réhabilitation.

« L’environnement de travail est une priorité absolue du gouvernement. Nous voulons œuvrer à un monde du travail qui permettrait à ceux qui le souhaitent de travailler plus longtemps, sans être usés physiquement ou mentalement, prématurément. Des lacunes dans l’environnement de travail sont extrêmement coûteuses pour l’individu et pour la société », a déclaré la ministre du travail Ylva Johansson en 2015

Arbetsmiljöverket – L’Autorité suédoise de l’environnement de travail est une autorité administrative suédoise qui relève du ministère de l’Emploi et qui est responsable des questions relatives à l’environnement de travail et aux statistiques sur les accidents du travail. Elle multiplie les actions de prévention, finance des études scientifiques, publie des rapports et a un pouvoir d’influence et un droit de regard en ce qui concerne la législation du travail. Voici un des spots d’information et de prévention qu’elle diffuse auprès de la population. 

Si un nombre alarmant d’employés suédois démontre des symptômes d’épuisement professionnel, le gouvernement suédois ne cesse de multiplier les études scientifiques et les expérimentations pour essayer de contrer cette maladie qui tue chaque année 200 personnes. C’est une lutte sans relâche qui est menée aussi bien au niveau de la prévention, que du soin des personnes épuisées. Les scientifiques, le gouvernement, les associations, les employeurs, les médecins s’associent et combinent leurs efforts pour améliorer progressivement, non seulement les conditions de travail, mais également les techniques de soin. Les salaires sont maintenus à 80 % lors des arrêts maladie, des études scientifiques sont financées, ainsi que des protocoles de soin. La Suède a bien compris que la souffrance de ses salariés était un problème grave de santé publique et qu’il fallait lutter avec acharnement pour le régler. Peut-être un exemple dont il serait bon de s’inspirer ?

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Pourquoi les HP sont-ils particulièrement à l’aise avec les nouvelles formes de travail ?

Les nouvelles formes de travail se multiplient et attirent de jour en jour plus d’adeptes. Mais une population en particulier semble déserter les entreprises et chercher à voler de ses propres ailes. Il s’agit du fameux surdoué (ou zèbre, ou encore HP). Parfois trop différent, trop créatif, « trop », tout simplement, pour se fondre dans la masse, il emprunte les chemins de traverse. Mais quelles sont les alternatives qui s’offrent alors à lui ? Et pourquoi le HP est-il plus à l’aise hors des sentiers battus ? 

Connaissez-vous l’histoire du recrutement de Mermoz au sein de l’Aéropostale ? Pilote surdoué, lorsqu’il fut convié à effectuer un test de pilotage aux commandes d’un avion d’essai, il enchaîna des figures d’acrobatie toutes plus remarquables les unes que les autres, coupant le souffle aux spectateurs restés au sol. Dépassant de loin ce qu’on attendait de lui, et ne respectant pas la consigne, il fut recalé dès son retour sur le plancher des vaches. Le recruteur souhaitait embaucher un pilote, pas nécessairement un pilote surdoué. Cependant, après quelques minutes de réflexion, il se ravisa et proposa à Jean Mermoz de repasser le test, en insistant bien pour qu’il respecte les directives à la lettre, cette fois : « Faites un large virage tranquille au-dessus de la colline et venez vous poser devant les hangars »1. C’est ainsi que Jean Mermoz débuta sa grande aventure au sein de l’Aéropostale. Cette histoire est celle de la plupart des HP, que l’on appelle aussi zèbres ou surdoués.

Les HP, zèbres, surdoués… tentative de définition

Les initiales HP (haut potentiel) désignent aussi bien les surdoués que les très hauts QI, ce qui peut prêter à des confusions parfois malheureuses. Les spécificités des surdoués sont plus liées à leur intelligence émotionnelle très développée qu’à leur intellect brillant : hypersensibilité, empathie, hyperémotivité… Pour s’en référer aux données chiffrées, le HP a un QI supérieur à 130 (cf les tests de QI Wais2 et Wisc3), même s’il y a bien d’autres manières de détecter un surdoué. 

Le déficit d’inhibition latente, à savoir le fait de recevoir tous les stimuli extérieurs sans aucun filtre, est une caractéristique très particulière des personnes HP. Un cerveau qui n’en souffre pas mettra de côté « les informations cognitives superflues »4, le HP, lui, percevra tout de son environnement et devra trier manuellement les données entrantes. 

À cette perception exhaustive des stimuli s’ajoute une sensibilité extrême. Travailler en open space peut être totalement éreintant pour le salarié HP. Il va ressentir très fort les mauvaises intentions, les bonnes aussi heureusement, mais également le mal-être d’autrui, les jeux d’ego, les manipulations, les mensonges, les abus de pouvoir, l’énergie d’une personne ou d’un endroit. Ce qui peut, dans certains cas, le pousser jusqu’au burn-out ou à la dépression. Néanmoins, un HP qui est bien entouré, accepté avec sa différence, pourra s’épanouir et multiplier les relations saines et harmonieuses. 

Un risque de burn-out plus élevé 

Lorsqu’il aime son travail et a envie de bien faire, notre HP ne sent pas vraiment ses limites et peut se retrouver au bout du rouleau sans avoir prêté attention aux signes avant-coureurs de l’épuisement.

Lors de son arrivée en entreprise, il est possible qu’il ait plus de mal à s’intégrer qu’un individu lambda. Il est perçu comme une boule d’énergie, son regard extrêmement vif, sa tendance à « scanner » les autres et à les analyser, sa manière de se jeter dans des conversations extrêmement profondes à tout moment, peuvent irriter ses collègues et l’empêcher de faire sa place au sein d’une équipe. 

Avec son besoin de mettre du sens dans tout, il perçoit les systèmes et leurs moindres failles. Son intelligence en arborescence lui permet de « voir » les défauts d’un projet bien en amont de sa réalisation, ce qui suscite souvent l’agacement. Il travaille vite et en profondeur. Il a un grand sens des valeurs et, pour lui, se plier à des règles qu’il ne comprend pas est au-dessus de ses forces.

Les nouvelles formes de travail et le HP

Le HP est un albatros en entreprise. Il peut être la proie des pervers et des petits chefs. Il a beau essayer de se faire tout petit, ses « ailes » sont perçues et suscitent de la jalousie. Il a beau chercher à se diminuer, les autres sentent…

Il aime gérer son temps selon son propre rythme. Il peut être en très grande forme certains jours et abattre un travail de titan, et ne pas faire grand-chose le lendemain, car il ne le « sent » pas. Il ne fait pas les choses parce qu’il faut… jamais… ça ne veut rien dire pour lui. Il fait les choses uniquement par amour et parce que ça a du sens. Autant dire que moins la structure qui l’accueille est normée et normative, plus il va se sentir à son aise. Découvrons ensemble ces autres possibilités qui s’offrent aux HP en quête d’indépendance… 

Le digital nomade

Le digital nomade exerce une activité qui lui permet de voyager et de s’organiser comme il l’entend. Se discipliner suffisamment pour faire son travail, tout en profitant de son voyage peut néanmoins se révéler compliqué. Il existe suffisamment de témoignages de blogueurs nomades sur le Web qui le prouvent. Ce mode de fonctionnement peut tout à fait correspondre au HP, car c’est hors des contraintes un peu répétitives qu’il va donner son maximum, se déployer et s’épanouir. En effet, mû par la passion, il n’aura aucun mal à se structurer pour accomplir sa tâche tout en voyageant. 

Slasheur

Le cerveau en arborescence du HP peut le conduire à avoir plusieurs passions différentes à satisfaire. Il n’est pas rare qu’il soit en train d’écrire un roman, qu’il finisse son master en psychologie, tout en lisant 3 à 5 livres en même temps, et qu’il joue aussi dans un groupe de rock. Le HP a besoin d’être nourri en permanence. Il aime apprendre, il a une soif inextinguible de connaissances et il a besoin de progresser et d’évoluer en permanence. L’ennemi étant pour lui l’ennui, il prendra grand plaisir à passer d’une activité à l’autre constamment. C’est pour lui la voie de l’épanouissement et un antidote à la frustration. Capable de passer constamment, d’un sujet à l’autre et d’un projet à l’autre, il n’aura aucun mal à jongler entre plusieurs activités.

Remote

Le travail en remote, avec son goût d’indépendance et de liberté, tout en offrant la sécurité du salariat peut paraître un compromis idéal dans certains cas. Lorsque le HP a trouvé sa tribu, il peut avoir envie d’être membre à part entière d’une organisation. Il a été accepté comme il était avec tout ce « trop » et ces extravagances, son besoin d’indépendance et d’inclusion tout à la fois. Le remote peut alors se révéler être la bonne distance. Maintenir un contact éloigné tout en étant virtuellement là, et avoir un sentiment d’appartenance au sein d’une structure pourrait bien être la formule idéale pour un surdoué. Trop stimulé dans les open space, souffrant du fameux déficit d’inhibition latente (voir plus haut), le travail en remote pourrait tout simplement représenter pour un salarié HP le statut idéal.

Freelance

Être freelance, c’est être libre de tout fil à la patte. Je crée mes horaires, je choisis mes clients, je travaille selon mes valeurs, selon mon rythme, je peux tenir compte de mon envie de travailler ou non tel jour et m’y mettre le lendemain. Je peux orienter mon démarchage selon mes centres d’intérêt et mes valeurs, refuser des clients qui ne me correspondent pas, et développer des relations plus profondes avec ceux que je choisis. Cette situation de grande indépendance permettra au HP de créer des liens privilégiés avec les membres de son écosystème, d’évoluer en toute sérénité au sein de ce « cocon » qu’il s’est créé, et de progresser au sein d’un système qui correspond à ses valeurs.

Et pourquoi pas une forme de salariat flexible ? 

Si le HP a trouvé des personnes avec qui il souhaite collaborer, s’il a trouvé un supérieur hiérarchique qu’il estime et respecte, qui est prêt à manager avec souplesse, c’est une collaboration gagnante. Car un surdoué qui se sent bien vous donnera toute sa gratitude, sa créativité et son énorme force de travail. Il vous aidera à naviguer entre les écueils, et, souvent visionnaire, vous poussera, certes, à la remise en question, mais pour le plus grand bien de tous. 

Et enfin, l’entrepreneuriat

L’entrepreneuriat, forme de travail beaucoup plus ancienne, est l’apanage des individus qui portent une vision. Les HP ont souvent un rêve, une volonté de développer une réponse toute personnelle à certaines inégalités ou injustices, une solution à proposer, une envie, en somme de rendre le monde meilleur. Par conséquent, être à l’origine d’une activité économique qui défend un idéal pourrait être une vraie vocation. La prise de risque est plus grande, mais un surdoué qui a une vision est quasiment invincible. Et il pourra, grâce à sa connaissance des systèmes et à son instinct extrêmement développé, faire sa place, à sa manière.

L’intégration d’un surdoué en entreprise est possible, mais pas systématiquement réussie, et parfois source d’une grande souffrance. Heureusement, des voies alternatives existent, qui permettent au HP de créer son activité à son image. Son grand besoin d’indépendance, sa curiosité inextinguible, son besoin de flexibilité, tous ces ingrédients pourront être mixés de manière très personnelle, lui permettant de créer ainsi l’emploi dans lequel il pourra évoluer et grandir. Ayant souvent des idées très en avance sur son temps, il aura ainsi tout loisir d’inventer un monde qui lui ressemble, en accord avec ses valeurs les plus hautes.

Quelques ressources pour en savoir plus sur les HP

Voici une sélection de livres sur le sujet pour aller plus loin :

Sources et notes : 

1 « Quelle place dans les organisations pour les surdoués ? », Dominic Drillon et Georges Botet-Pradeilles, Dans Humanisme et Entreprise 2014/2 (n° 317), pages 1 à 19

2 Wais (abréviation de l’américain Wechsler Adult Intelligence Scale) : échelle d’intelligence pour adultes, mise au point en 1955 par le psychologue américain David Wechsler, qui travaillait au Bellevue Hospital de New York, et comportant des tests verbaux et des tests de performance. (Définition du Larousse)

3 Wisc (abréviation de Wechsler Intelligence Scale for Children) : échelle destinée à mesurer l’intelligence des enfants, due à D. Wechsler (1949).

4 Source : http ://dictionnaire.sensagent.leparisien.fr/Inhibition %20latente/fr-fr/

Lire la suite sur le blog d’Isis Latorre, Les nouveaux travailleurs.

Pourquoi les HP sont-ils particulièrement à l’aise avec les nouvelles formes de travail ?